Une bonne action : première partie

« D’accord, Jess. J’y vais tout de suite. » D’une pichenette, Umar coupa la communication. Fin de la pause ! Il bascula ses jambes hors de la couchette, ce qui provoqua une pluie de miettes de sandwich qui tomba en cascade sur sa poitrine et sur le matelas. Il fallait vraiment qu’il se remette à manger à table. Au moins, sa mauvaise habitude de garder ses bottes au lit servait à quelque chose. Après ces six dernières années à travailler pour In-A-Fix Assistance, il avait appris que les appels au secours tombaient toujours dans les cinq minutes qui suivaient le début d’une sieste.

En sortant de la cabine d’équipage, Umar fit une rapide inspection visuelle des trois drones BARD nichés dans les baies d’arrimage au milieu du vaisseau. Chargés, pas de fuite ? C’est bon… c’est bon. Il passa le quatrième logement vide et, par tradition, donna une tape affectueuse sur son drone favori, Lance, pour lui souhaiter bonne chance avant de se diriger vers le pont.

Umar ajusta ses réglages en s’installant dans le siège du pilote, redonnant aux moteurs la puissance qu’il avait basculée vers les boucliers avant la sieste. Avec un grognement, les propulseurs se remirent en marche. Il entra les coordonnées que Jack avait envoyées dans le système de navigation, fit pivoter le nez du Vulcan et enclencha le quantum vers la périphérie de la ceinture d’astéroïdes de Cano.

Moins de deux minutes, nota Umar alors que les traînées de lumière du champ quantique défilaient. Pas trop nul comme temps de réponse. Si on pouvait toujours compter sur les mauvaises fortunes de la vie pour envoyer des clients sur son chemin, c’est en faisant une bonne prestation de service qu’on transformait un réapprovisionnement en carburant aléatoire en un potentiel client régulier. Spécialement à Cano, où le trafic était plutôt léger.

Le vaisseau sortit du VQ en ralentissant, et Umar ajusta sa trajectoire de vol vers le point d’émission de la balise, au bord de la ceinture. Après quelques instants de navigation à travers le champ d’astéroïdes, il repéra le Reliant du client collé sous l’un de ceux-ci. Il aurait pu complètement le manquer s’il n’avait pas eu la fréquence de la balise. Sa signature était si basse que le petit vaisseau se fondait de façon homogène dans les radiations ambiantes. Le pilote avait dû tout couper pour conserver de l’énergie une fois qu’ils étaient tombés en panne sèche.

Avant d’entrer en communication, il suivit le protocole et fit un balayage complet de la zone. Inutile de voler à la rescousse si on va droit dans le pétrin pour, finalement, avoir besoin d’aide soi-même. Son AMF lui indiquant que tout allait bien, il appela le client. « Salut, je m’appelle Umar Deluca, d’In-A-Fix. C’est vous qui avez demandé du carburant ? »

« C’est moi, oui. Merci d’être venu », répondit le pilote avec un sourire aimable et fatigué.

« On est là pour ça, bien sûr. Je me mets en position, et on va vous remettre en route en un rien de temps. »

En faisant pivoter son vaisseau au-dessus et derrière celui du client, Umar put voir clairement que la coque du Reliant avait été sévèrement endommagée. Des brûlures parsemaient tout le long de l’arrière du fuselage, et plusieurs trous d’impacts balistiques grêlaient l’aile. Umar devina facilement ce qui avait provoqué la panne sèche.

« Je sais pas si vous le savez, mais votre bâbord est salement amoché sur le dessus. Si vous voulez, je peux vous rafistoler pendant que je suis là. Ça ne devrait pas prendre trop de temps, et ce serait vachement plus sûr de voler comme ça. »

« Merci pour la proposition, mais je suis un peu court en crédits. Ce sera juste du carburant pour l’instant. »

« O.K. Pas de problème. Ne bougez pas, j’amène le drone tout de suite. »

Umar quitta le siège du pilote et se rendit au poste de contrôle à l’arrière du pont. Il fit l’inventaire de ses options : Lance pour le réarmement, Tremblote pour les réparations, et Liam pour le carburant. Sélectionnant Liam, il fit une dernière vérification et, voyant que tout était bon, il lança le drone gavé de carburant. Avec aisance, il manœuvra Liam vers la trappe d’accès au réservoir de l’autre vaisseau.

« Transfert en cours », informa Umar au pilote.

« Écoutez, ça me coûte de vous le demander mais il y a autre chose que vous pourriez faire pour moi », hasarda timidement le pilote en se passant la main nerveusement derrière le crâne. « Vous n’auriez pas par hasard une boisson ou de l’eau en trop ? Il n’y a pas que du carburant que j’ai oublié de prendre en réserve, et je commence à me sentir pas mal déshydraté. »

Umar hésita à répondre. Ce n’était pas le partage qui posait problème, mais le temps. Il avait espéré pouvoir faire au moins deux autres courses aujourd’hui, et il savait d’expérience à quel point il pouvait être difficile de faire partir un invité.

« Écoutez, si c’est un souci je peux juste attendre et voler moi-même jusqu’à une station ou autre. »

Umar ressentit une pointe de culpabilité. Qu’est qu’il faisait ici, si ce n’était pas aider les gens ?
« Pas de problème », répondit Umar, faisant appel à tout son sens de l’hospitalité. Si je peux faire le plein de votre vaisseau, je peux aussi le faire pour vous. Passez à bord, et je vais vous remettre d’aplomb. »

Laissant Liam vaquer à ses affaires, Umar télécommanda l’ouverture de la trappe arrière du Vulcan et partit attendre près du sas-ascenseur dans la cabine d’équipage. Peu après, il entendit le cycle de préssurisation se mettre en marche. Il ouvrit le réfrigérateur, en retira deux cannettes d’eau gazeuse, et se retourna juste au moment où l’atmosphère de l’ascenseur s’équilibrait.

Umar fut un peu surpris de voir le pilote se pencher légèrement pour éviter de se cogner la tête en sortant. Ce type était très grand, et le casque qu’il portait le rendait encore plus imposant. La cabine d’équipage devint tout à coup bien étriquée.

« J’espère que vous aimez l’arôme cédrat », dit Umar en lui tendant une canette. « Sinon, désolé mais ce sera l’eau du robinet »

Le pilote ne prit pas la boisson. Il n’ôta même pas son casque. « Le reste de votre équipage est toujours dans le cockpit ? »

« Non, il n’y a que moi. » Umar regretta avoir dit ces mots aussitôt qu’ils sortirent de sa bouche.

D’un geste souple, le pilote sortit le pistolet qu’il cachait sous son équipement de SEV. « Je suis désolé mais je vais avoir besoin de ton vaisseau ».

Les poignets d’Umar lui faisaient mal à force de lutter contre le ruban adhésif qui le liait au fauteuil du terminal de contrôle. Cet adhésif était censé colmater des coques, donc ce n’était pas une surprise qu’il n’arrivât pas à le distendre, mais il devait essayer quand même.

À l’avant du pont, le pilote faisait sortir le Vulcan du champ d’astéroïdes. Un signal avertissant que Liam atteignait la limite de portée des drones se mit à clignoter sur le terminal de contrôle.

« Allez », implora Umar, « tu pourrais au moins me laisser récupérer mon drone ! »

« Écoute, j’aime autant éviter d’avoir à te bâillonner », répondit le pilote. « Je sais que c’est très inconfortable ».

« Enfoiré ! Arrête de faire le mec sympa avec tes bonnes manières. Non seulement tu m’as volé mon vaisseau, mais en plus tu as fait semblant d’être en difficulté pour le faire. J’ai essayé de t’aider, et c’est comme ça que tu me remercies ? »

Le pilote ne répondit rien, il se contenta de se concentrer sur la carte de navigation.

« Je vais te dire : à chaque fois qu’un trouduc comme toi joue au con comme ça, on a de plus en plus de mal à aider les gens qui sont vraiment en difficulté. Qui va aller donner un coup de main si on a plus de chances qu’autre chose de se ramasser une balle pour la peine ? Alors ouais : putain d’enfoiré. » Tout comme ses efforts contre le ruban adhésif, Umar n’espérait guère que sa diatribe améliore la situation, mais ça faisait vraiment du bien.

Étonnamment, le pilote répondit. « Je ne te vole pas ton vaisseau. Dès que nous serons là où je vais, tu pourras le reprendre. »

« Ah bon ! Alors, place aux chansons, et profitons du voyage ! », ricana Umar ; puis une pensée lui vint soudainement à l’esprit. « Attends… mais c’est quoi le problème avec ton vaisseau ? »

« Ils connaissaient mon immat’. »

« Qui ils » ?

Pas de réponse. Le pilote acheva de programmer un itinéraire sur le navigateur et lança le moteur quantique. Des lumières colorées défilèrent le long du Vulcan qui bondissait en avant. Au loin, Umar aperçut Gale, la planète la plus lointaine du système, qui grossissait constamment. Umar avait espéré qu’ils iraient vers Carteyna, où il y aurait eu plus d’occasions de tomber sur des autorités. Mais là-bas, dans ces lointains confins, les chances de tomber sur un autre vaisseau étaient bien plus minces.

Umar rompit le bref silence : « Tu sais, tu aurais pu simplement me demander de te conduire. Mais avec des gens comme toi c’est le problème, hein ? On préfère se servir plutôt que gagner ce qu’on veut. Tu veux savoir pourquoi je vole sur ce zinc ? C’est pour réparer une infime partie des dégâts que font des gens comme toi. L’univers est bien assez sombre pour qu’on en rajoute en se colletant les uns sur les autres. »

Les lumières quantiques déclinèrent ; le pilote repoussa son fauteuil et se leva. Il passa devant le captif, puis se dirigea vers l’arrière du vaisseau.

« Où tu vas ? » Demanda Umar.

« Chercher un bâillon ».

Avant qu’Umar puisse répondre, une alarme stridente retentit.

« Bordel, c’est quoi ça ? », demanda le pilote, faisant demi-tour dans l’escalier et montant les marches quatre par quatre.

« Un SOS. » Umar se pencha sur la fenêtre pop-up qui était apparue sur son terminal. « Un vaisseau pas loin qui vient d’avoir une fuite dans le noyau de son générateur. Ils ne vont pas en avoir pour longtemps. »

Le pilote manipula les commandes, coupant l’alarme. « Les pauvres types. C’est moche de finir comme ça. »

« Il faut qu’on aille les aider ! »

« Je commence vraiment à penser que tu ne comprends pas toute cette histoire de séquestration… »

« Si on ne va pas les aider, ils vont mourir !… »

« …et c’est malheureux, mais ce n’est pas mon problème. »

« Mais bien sûr que si que c’est notre problème, merde ! Tu as entendu l’alarme ? Leur générateur est en train de surcharger, et s’ils ne se font pas griller par les radiations, c’est l’explosion qui le fera à la place. Tu l’ignores, tu les tues. C’est aussi simple que ça ! »

« Et s’il y a le moindre service de sécurité qui se pointe pour les aider, alors je suis mort moi aussi. »

« Est-ce que tu sais où on est ? C’est un miracle qu’on ait reçu le SOS. C’est pour nous ! On est leur seul espoir dans tout l’univers. Tu peux comprendre ça ? » Des larmes se libérèrent et remplirent les yeux d’Umar. « Je t’en supplie. »

Le pilote regarda son captif pendant un long moment.

« Si tu dis un seul mot sur moi, ou si tu essayes de les prévenir d’une façon ou d’une autre, tu te retrouves de l’autre côté du sas. Il n’y aura pas de seconde chance. Compris ? »

N’osant dire quoi que soit qui fasse changer l’avis du pilote, Umar acquiesça promptement et énergiquement.

« Je peux pas croire que je fais ça… »

Le pilote se rassit et corrigea la trajectoire du Vulcan vers le signal de la balise. Quand il lança le moteur quantique, il secoua la tête d’un air incrédule : « Je veux dire, tu as vu ce que ça t’a apporté d’aller aider quelqu’un ? »

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Traduit par Arma, relu par Silkinael, Holf
©2018 www.starcitizen-traduction.fr — (CC BY-SA 3.0)

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